Décryptage : La Sixième Symphonie de Mahler, un autoportrait tragique et vibrant

Publié le 30 juin 2026

Digne héritier des maîtres de la Première école de Vienne (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert) et des grands romantiques allemands (Mendelssohn, Schumann, Bruckner, Wagner), Gustav Mahler (1860-1911) choisit la symphonie comme terrain d’expression privilégié.

Au gré de dix opus magistraux, dont le dernier demeure inachevé, ce fils d’un modeste aubergiste de Bohème fait littéralement éclater la forme de ce genre séculaire. Il cherche à faire naître de l’orchestre un univers unique, sans limites, à la hauteur de son ambition stratosphérique.

Vaincre le « signe indien »

Comme Brahms avant lui, Mahler est pétrifié par le « fantôme » de Beethoven, dont il ne parviendra pas complètement à vaincre le « signe indien » des neuf symphonies. Ce perfectionniste se sent toutefois porté dans sa « mission » par la mystique de Bruckner et l’héritage de Wagner, dont il admire en particulier la faculté à développer une idée musicale. Ce faisant, il ouvre à son tour la voie aux révolutions futures, celle notamment de la Seconde école de Vienne, qui fera définitivement éclater le carcan de la tonalité.

Gustav Mahler

Gustav Mahler, photographié en 1907 par Moritz Nähr, en tant que Directeur du Wiener Hofoper (Wiener Staatsoper)

Renaissance tardive… et cinématographique !

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© Caricature de la Sixième Symphonie de Mahler (1907) : « Mon Dieu, j’ai oublié le klaxon ! Maintenant, je vais devoir écrire une autre symphonie. »

Cette audace visionnaire a son revers. À force de remettre constamment l’ouvrage sur le métier, pour se rapprocher toujours plus d’un idéal sonore et expressif, forcément inatteignable, Mahler brouille l’accès à ses symphonies en perdant l’interprète dans une forêt d’éditions. L’auditeur, de son côté, se sent également déboussolé face à l’ampleur de ses fresques, peuplées d’instruments inattendus comme la guitare, la mandoline ou le glockenspiel.

Le discours musical, dans ses proportions comme dans sa forme, déroute longtemps le public des pays latins, trop prompt à y voir de la « pompe germanique », empêchant notamment d’apprécier à leur juste valeur la finesse du contrepoint et la générosité de l’empreinte populaire. Il faut ainsi attendre plus d’un demi-siècle pour voir les œuvres du compositeur applaudies : on doit ce revirement à l’énergie de chefs tels que Leonard Bernstein et Bernard Haitink, mais également au coup de pouce cinématographique de Luchino Visconti qui, en 1971, choisit le langoureux Adagietto de la Cinquième Symphonie pour habiller son film culte Mort à Venise d’après Thomas Mann.

La Sixième : retour à la forme classique

Une fois n’est pas coutume, c’est Mahler lui-même qui donne à sa Sixième Symphonie son surnom de « tragique », dont il dirige lui-même la création en 1906. Longtemps considérée comme la plus difficile d’accès, elle est aujourd’hui au contraire célébrée comme la plus parfaite des neuf symphonies par les aficionados.

Sur le plan de la forme, après des œuvres éclatées mêlant la voix aux instruments, Mahler est de retour dans les rails de la grande tradition classique magnifiée par Haydn : quatre mouvements et une tonalité de départ qui est également celle d’arrivée, ce la mineur, tonalité tragique par excellence chez Mahler.

 

© Gustav Mahler conducting the Vienna Philharmonic Orchestra. Huile sur toile. de Max Oppenheimer, 1935

« Sa vie en musique »

La paradoxe est troublant. L’été 1904, l’un des plus heureux de sa vie, Mahler produit l’une de ses œuvres les plus sombres. Sa femme Alma Mahler le note dans ses mémoires : « Dans le dernier mouvement, il se décrit lui-même, c’est-à-dire sa décadence, ou comme il le disait plus tard, celle de son héros. Le héros qui reçoit trois coups du destin dont le dernier l’abat comme un arbre ! Ce sont les propres paroles de Mahler… »

Avec les Kindertotenlieder comme avec la Sixième, nous dit encore Alma, il a mis anticipando sa propre vie en musique. Mahler fait en effet appel à un marteau spécial figurant les coups du destin, dont l’intensité n’a d’égal que la symbolique : l’année qui suit la création de sa symphonie « tragique », sa fille décède, il est renvoyé de son poste de l’Opéra de Vienne, et on lui détecte une maladie du cœur.

© Graham Jones du Liverpool Philhamonic pour The Independent

« Génial monument funéraire à la tonalité classique »

Le musicologue Marc Vignal offre une lecture plus distanciée, moins biographique qu’Alma Mahler : « Cette Sixième Symphonie n’est pas un chant de désespoir, et n’a rien d’élégiaque. Dense, énergique, elle est témoin de luttes furieuses dont l’issue, jusqu’au dernier moment, peut sembler indécise. Le « héros » meurt debout. L’œuvre est concise, lapidaire, à la fois chef-d’œuvre de logique et chef-d’œuvre de passion. Elle est grandiose et génial monument funéraire à la tonalité classique, à ses formes, à son travail thématique, et aussi au romantisme du 19e siècle. »

Sous le geste énergique de Gianandrea Noseda

Pour conduire ce monument qui fera suite au Deuxième Concerto pour piano de Chopin interprété par Mikhaïl Pletnev, le Verbier Festival Orchestra profitera de toute la science et de l’énergie du chef italien Gianandrea Noseda, bien connu des mélomanes helvétiques pour ses prouesses dans la fosse de l’Opernhaus de Zürich depuis 2017. L’un des événements de cette 33e édition, à ne manquer sous aucun prétexte.

SYMPHONIE N° 6 « TRAGIQUE »

Jeudi 30 juillet 2026, 18:30 à 21:00

Salle des Combins

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