Décryptage : "La Traviata" ou le théâtre de la vraie vie.

Publié le 1 août 2026

Giuseppe Verdi n’a pas seulement composé les plus grands opéras du 19e siècle : il a accompagné, malgré lui, la naissance de l’Italie moderne. Son nom devient un cri de ralliement pour les patriotes : « Viva Verdi ! », scandé dans les rues, cache un message codé — Vive Victor-Emmanuel, Roi d’Italie.

Dessin de 1859, « Viva Verdi ! » © The Bettman Archive

Dès 1842, son opéra Nabucco et son fameux Chœur des Hébreux font de lui une figure du mouvement pour l’indépendance italienne. Mais c’est au début des années 1850, avec trois opéras créés coup sur coup, RigolettoIl trovatore et La Traviata, que Verdi conquiert une gloire qui dépasse les frontières de la péninsule.

Inspiré de La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, La Traviata est créée à La Fenice de Venise le 6 mars 1853. Préfigurant les opéras véristes de Puccini, il frappe le public, habitué aux drames héroïques, par son caractère intimiste : il faudra un certain temps pour que celui-ci s’habitue à voir l’art lyrique s’inviter… chez lui !

L’un des plus grands fiascos de l’histoire de l’opéra

Les premiers pas de l’œuvre sont extrêmement chaotiques. Préfigurant une première qui restera comme l’un des plus grands fiascos, Verdi se heurte en effet de plein fouet à l’intransigeance de ses commanditaires.

D’abord celui du personnage principal de Violetta, courtisane atteinte de tuberculose qui vit ses dernières heures et dans la peau de laquelle la nouvelle prima donna imposée par la direction de La Fenice, Fanny Salvini-Donatelli, ne parvient pas un seul instant à faire illusion. Verdi avait pourtant été des plus clairs, réclamant pour sa tragique héroïne « una donna di prima forza », « une personnalité élégante, jeune, capable de chanter avec passion ».

Ensuite celui du décor, que le compositeur a clairement situé dans son époque, le Paris de 1850, et que le théâtre, par crainte de la censure impériale autrichienne, a cru bon transposer un siècle et demi plus tôt, brisant l’effet de proximité, de communion intime avec les personnages voulu par Verdi et son librettiste Francesco Maria Piave. À cela s’ajoute un Germont père (le baryton Felice Varesi) rendu ronchon par la minceur de son rôle en comparaison de ce que Verdi lui avait offert dans Macbeth et Rigoletto. Le fiasco devient inévitable.

Fanny Salvini-Donatelli à La Fenice (1853)

Ce qui choquait hier a changé l’opéra pour toujours

Verdi par Boldini (1886)

Avec le recul, cet échec initial ressemble surtout à un malentendu entre une œuvre en avance sur son temps et un public qui n’était pas encore prêt à l’accueillir. Verdi avait déjà pu mesurer ce risque un an plus tôt à Paris, où La Dame aux camélias de Dumas avait suscité des réactions houleuses au théâtre du Vaudeville. Il choisit malgré tout de maintenir son projet.

Et cette audace ouvre une brèche. Car par-delà le choc provoqué par cette façon totalement révolutionnaire d’embrasser le geste lyrique, la scène et son théâtre se rapprochent d’un coup du cœur battant du spectateur, exacerbant par mimétisme la puissance des émotions. Le champ des possibles est alors sensiblement élargi pour les compositeurs à venir : on pense en premier lieu à Puccini et à sa Bohème parisienne !

Conventions bourgeoises assassines

De quoi parle-t-on ? D’une histoire d’amour tragique qui prend pour cadre le Paris des premières années du Second Empire. Alfredo Germont, jeune homme de bonne famille provençale, s’éprend d’une courtisane en vue, Violetta Valéry qui, sous l’effet du coup de foudre, décide de changer de vie.

Mais la société bourgeoise ne pardonne pas un tel écart aux conventions. Le père d’Alfredo obtient de l’ancienne « dévoyée » (traduction littérale de « traviata ») qu’elle le quitte, sans lui expliquer toutefois la raison réelle de sa décision. Dévasté par ce qu’il prend d’abord pour une perte de flamme, Alfredo comprend trop tard que sa belle a été contrainte et qu’elle est de surcroît condamnée par la tuberculose. Le drame de la « vraie » vie, simple et brutal.

Alfredo, furieux, insulte publiquement Violetta.

Final de rêve le 2 août, sous la baguette de James Gaffigan

James Gaffigan © Nicolas Brodard

On l’aura compris, il faut des chanteurs d’exception, doublés de vrais acteurs, pour camper cette Traviata de Giuseppe Verdi. Le rôle de Violetta constitue à lui seul un véritable Everest : il exige une voix de soprano colorature au premier acte, puis une voix lyrique au deuxième, avant de basculer vers un registre dramatique au troisième acte. Les talentueux chanteurs de l’Atelier Lyrique de l’Academy sont, à n’en pas douter, de cette trempe, avec la jeune Géorgienne Ana Oniani (Violetta), Michael McDermott (Alfredo) et David Roy (Germont). S’annonce un final royal le 2 août prochain, sous la baguette non moins virtuose de James Gaffigan, qui fait des miracles depuis 2021 à la tête du Verbier Festival Junior Orchestra.

LA TRAVIATA

Dimanche 2 août 2026, 14:00 à 16:30

Salle des Combins

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